Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (ASES)
Pratiquer et déployer la sociologie

L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (ASES) est une association française créée en 1989, à l’initiative de deux sociologues français, Catherine Paradeise et Pierre Tripier, afin d’assurer "la défense et la promotion de la sociologie dans l’enseignement supérieur". Ses statuts, votés par l’assemblée générale constitutive du 11 janvier 1989, ont été déclarés le 26 mai 1989.

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Le triomphe de la rationalité instrumentale, Vincent de Gaulejac
Article mis en ligne le 24 avril 2013
dernière modification le 27 avril 2013

par Matthieu Hély
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par Vincent de Gaulejac, directeur du Laboratoire de Changement social, université Paris-Diderot, membre du bureau de l’Appel des appels(1)
Texte issu du mensuel du Snesup, n°614, avril 2013.

La novlangue managériale cherche à opérer un renversement entre les finalités institutionnelles et les modalités gestionnaires. La résistance syndicale est déterminante, à condition de se donner les moyens de mener cette lutte. J’ai été touché par ces deux témoignages, d’autant que je suis confronté à des pro- blèmes équivalents dans ma propre uni- versité.

La LRU renforce le pouvoir des gestionnaires au détriment des responsables pédagogiques et des unités de recherche. Les enseignants- chercheurs n’ont plus de prise sur les moda- lités pratiques d’organisation pour adapter la gestion aux choix pédagogiques ou aux exigences de la recherche. Bien au contraire, c’est l’enseignement et la recherche (les fina- lités institutionnelles) qui doivent s’adapter aux exigences organisationnelles (les moda- lités opératoires). Ce sont les logiciels et les gestionnaires, conseillés par des cabinets de consultants externes, qui fixent les règles du jeu, qui imposent leur norme de fonctionne- ment sous couvert de « bonne gestion », de rationalisation, d’économie d’échelle, de mutualisation des moyens, de regroupement des ressources. C’est le triomphe de la ratio- nalité instrumentale.

Le harcèlement est induit par la mise en œuvre de cette nouvelle gestion publique par des serviteurs zélés qui considèrent que l’ap- plication de ces normes est plus importante que les besoins du personnel et des étu- diants. Nous leur parlons pédagogie, ils répondent « finance » ; nous leur parlons harmonie, ils répondent « réglementation » ; nous leur parlons de souffrance au travail, ils répondent « adaptabilité et résistances au changement » ; nous leur parlons relations humaines, ils répondent « gestion des ressources humaines » ; nous leur parlons des aspirations des étudiants, ils répondent « contrôle et sécurité » ; nous leur parlons de transmission des savoirs, ils répondent « mesure des résultats » ; nous leur parlons intérêt scientifique, ils répondent « coût et effi- cacité ». La novlangue managériale est à l’œuvre pour opérer un renverse-
ment entre les finalités ins-titutionnelles et les moda-lités gestionnaires. Les secondes ne sont plus au service des premières, c’est l’inverse qui prévaut. L’université doit se sou-mettre à des impératifs de
gestion. La RGPP (Révision générale des politiques publiques) impose les théories du New Public Management à l’ensemble des institutions publiques.

Il ne sert à rien d’opposer le harcèlement lié aux réorganisations et le harcèlement lié aux comportements des collègues, des respon- sables hiérarchiques ou des représentants de l’administration qui profitent de ce contexte pour renforcer leur pouvoir. La vulnérabilité des uns conforte le pouvoir des autres. Beau- coup de responsables sont aveugles et insen- sibles face à la souffrance des agents et au caractère destructeur de ces nouveaux dogmes managériaux (avancement au mérite, évaluation de l’activité par des indicateurs quantitatifs, informatisation des contrôles, organisation par projet, programmes qualité, management par l’excellence...). Pour eux, il ne s’agit que de « dégâts collatéraux » face à des changements nécessaires. Il est vrai que certains éprouvent une jubilation parfois sadique devant la souffrance des personnels. D’autres sont dans la toute-puissance, convaincus d’être au service d’une grande cause : sauver l’Université qui risque d’être mise à mal par le laxisme des uns et la fragilité des autres ou encore les résistances cor- poratistes ou gauchistes. Ils pensent que c’est jus- tement ceux-là qu’il faut éliminer parce qu’ils résis- tent à des réformes justes et nécessaires, que le danger vient de là, qu’il n’y a donc aucun scru- pule à avoir à les éliminer, aucune culpabilité à les voir sombrer dans la dépression. Bien au contraire, leur élimination est en défini- tive une bonne chose.

Autour de moi, je vois de plus en plus de col- lègues découragés, impuissants et fragilisés par la mise en œuvre à marche forcée de la loi LRU. Il est temps de réagir, non plus dans un sauve-qui-peut généralisé, mais en retrou- vant le sens de l’action collective. Le rôle des syndicats est ici essentiel. Mais ont-ils su se donner les moyens, théoriques, pratiques et politiques de mener cette lutte ?

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