Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (ASES)
Pratiquer et déployer la sociologie

L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (ASES) est une association française créée en 1989, à l’initiative de deux sociologues français, Catherine Paradeise et Pierre Tripier, afin d’assurer "la défense et la promotion de la sociologie dans l’enseignement supérieur". Ses statuts, votés par l’assemblée générale constitutive du 11 janvier 1989, ont été déclarés le 26 mai 1989.

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Débat sur l’université entre François Vatin, Brice Le Gall, Sophie Orange et Romuald Bodin
Article mis en ligne le 27 juin 2013

par Matthieu Hély
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Réponse à l’article de François Vatin "L’université française, ses perturbations et ses perturbateurs"

En lien avec ce sujet, l’interview de François Sarfati pour educpro : "L’université peut être un lieu d’une très forte violence sociale"

De : Sophie ORANGE
À : sociologuesdelenseignementsuperieur@googlegroups.com
Cc : diff...@listes.ancmsp.com
Envoyé le : Mercredi 26 décembre 2012 17h47
Objet : Re : Liste ASES:2216 « L’université Française, ses perturbations et s es perturbateurs » Réponse

Chers tous,

Comme Brice Le Gall et, sans doute, beaucoup d’autres encore, nous avons
été surpris et gênés à la lecture des récents textes de François Vatin.
Nous partageons certes sa critique d’une « privatisation rampante » de
l’enseignement supérieur mais ni sa description de la situation de
l’Université ni les solutions qu’ils proposent pour sortir cette dernière
de ses difficultés – parfois, comme on le verra, plus supposées que
réelles – ne sauraient nous convaincre.

1. Rompre avec une lecture duale de l’enseignement supérieur

Pour y voir plus clair, il faut d’abord commencer par rompre avec une
lecture duale de l’enseignement supérieur français entre un secteur « 
sélectif » et un secteur « non sélectif ». Cette lecture binaire est un
effet de mots. Elle n’est pas tenable lorsque l’on considère entre autres
exemples le public des BTS – et on pourrait aussi évoquer nombre d’écoles
spécialisées du travail social et du paramédical. En effet, comment
comprendre que ces filières, assurant une sélection à leur entrée, soient
les filières qui accueillent en plus grande proportion les minorités de
l’enseignement supérieur que sont les bacheliers technologiques, les
bacheliers professionnels et les bacheliers d’origine populaire ? Comment
comprendre donc que les BTS, sections sélectives, accueillent des publics
plus faibles scolairement que l’Université, non sélective ? Les chiffres
là-dessus sont sans équivoque. En première année d’enseignement supérieur,

les taux de bacheliers professionnels tournent autour de 5 % en L1
(atteignant un maximum de 15 % en AES) quand les BTS accueillent un taux
de 21,7 % de ces mêmes bacheliers. De même, les taux de bacheliers
technologiques en première année d’Université (entre 10 et 15 % en
moyenne, et jusqu’à 32,2 % en AES), sont toujours inférieurs à ceux des
filières sélectives que sont les BTS (41,1 % pour le secteur tertiaire et
42,5 % pour le secteur secondaire) (Source : Repères et références
statistiques Edition 2012, Ministère de l’Education nationale). Ce qui
apparaît là est donc qu’on peut être à la fois une filière sélective et de

masse.

2. On choisit ce par quoi on est choisi

La sélection ne constitue donc pas une barrière magique qui place de fait
les filières concernées du côté de l’élite et garantit l’excellence de

leurs publics. Dans le cas des BTS, pour reprendre cet exemple que nous
connaissons bien, le travail des commissions de sélection ne consiste pas
en un classement des candidats selon des critères académiques. La
sélection à l’entrée des BTS est en effet ajustée à la position objective
que ces filières occupent à la marge de l’enseignement supérieur : elle
vise les candidats « moyens », que les autres filières n’attireront pas à
elles. Ce ne sont donc pas des critères d’excellence qui président au
recrutement : le numéro 1 de la liste n’est pas le plus brillant mais
celui dont on est sûr qu’il ne préfèrera pas entrer en CPGE (Classes
préparatoires aux grandes écoles), en IUT ou à l’Université (car oui, et
par ailleurs, nombre d’étudiants viennent à l’Université par choix et non
par défaut). Les étudiants sélectionnés sont alors bien souvent des
bacheliers captifs, issus souvent du lycée-même, ne disposant pas des
ressources économiques et sociales nécessaires au déplacement géographique
vers une ville universitaire. La proximité est ainsi érigée comme un
véritable critère de sélection dans de nombreuses commissions, tandis que
les bons bacheliers généraux sont écartés.
Le résultat de la sélection est donc intrinsèquement dépendant de la
position occupée par la filière dans une hiérarchie fondée sur le prestige
 : c’est la place dans la hiérarchie symbolique des filières et des
établissements qui définit la nature du public et non le caractère
sélectif ou non d’une formation.
La sélection ne viendrait donc pas métamorphoser les universités en
filières d’élites : elle ne fera pas venir à elle des publics fortement
dotés scolairement et socialement, du simple fait de l’existence de cette
barrière à l’entrée. En bref, la barrière ne fera pas le niveau.

3.La démocratisation scolaire : le sale boulot de l’enseignement supérieur ?

Ainsi donc, déplore François Vatin, « l’Université publique est, en
France, destinée à devenir l’enseignement supérieur des pauvres ».
Or, contrairement à ce que dit François Vatin, il faut rappeler que ce « 
dirty work » de l’enseignement supérieur est loin d’être assuré par
l’Université. Celle-ci parvient encore à se soulager de ses plus faibles
étudiants avant même leur entrée dans le supérieur. En effet, bon nombre
de bacheliers technologiques et professionnels n’envisagent même pas
d’entrer à l’Université, ayant intériorisé l’idée que « la fac, ce n’est
pas pour eux ». Ils ne sont d’ailleurs pas si nombreux que cela à y
entrer. Ce n’est en effet qu’un peu plus d’un quart des diplômés d’un
baccalauréat professionnel qui entrent dans l’enseignement supérieur (28,5
%), contre 77 % des diplômés d’un baccalauréat technologique et 98,7 %
d’un baccalauréat général. Ensuite, les deux tiers de ces bacheliers
professionnels s’inscrivent en BTS (66,0 %) contre seulement 27,4 % à
l’Université. De même, les flux des bacheliers technologiques se
concentrent sur les BTS (54,5 %, contre 23,2 % à l’Université et 12,5 % en
IUT). Dans le même temps, c’est plus d’un bachelier général sur deux (52,8
%) qui entrent à l’Université, contre 10,8 % en IUT et 8,8 % en BTS. Il
faut également rappeler, au-delà de ces écarts de taux, que les volumes
d’étudiants concernés diffèrent fortement. Ainsi, à la rentrée 2011, ce
sont 280 254 bacheliers généraux qui sont entrés directement dans
l’enseignement supérieur, contre 99 654 bacheliers technologiques et

seulement 44 438 bacheliers professionnels. Contre les discours de
diabolisation de ces « bacheliers en situation irrégulière », il faut donc
bien avoir à l’esprit que ces étudiants sont marginaux à double titre : du
point de vue de la figure originelle de l’étudiant, mais aussi et surtout
du point de vue de leur nombre (Source : Repères et références
statistiques Edition 2012, Ministère de l’Education nationale). Ce qui
fait qu’à la rentrée 2011, l’Université a accueilli 147 794 bacheliers
généraux fraîchement diplômés, contre seulement 12 099 bacheliers
professionnels. On est donc très loin d’un quelconque envahissement.

La fameuse analyse de Raymond Boudon sur l’échec des filières courtes est
donc quelque peu datée. Au moment-même où il rédigeait le constat d’une
incapacité des IUT à absorber les flux des « nouveaux étudiants », les BTS

voyaient leurs effectifs augmenter fortement et surtout, leur public se
distinguer durablement de celui de leur « faux-jumeau » IUT. Entre le
début des années 1970 et aujourd’hui, le taux d’enfants d’ouvriers en BTS
est passé de 19,1 % à 30,5 % tandis qu’il passait de 23,7 % à 18,6 % en
IUT. Et c’est justement en puisant fortement dans la nouvelle population

disponible scolarisable que constituaient les nouveaux bacheliers
technologiques et les nouveaux bacheliers professionnels que les BTS ont
connu leur croissance exponentielle et ont réussi à s’imposer comme
élément central du paysage de l’enseignement supérieur français. Ainsi, à
l’heure actuelle, un bachelier sur cinq ne constitue ses vœux
d’orientation post-bac que dans un espace limité aux seuls BTS (Source :
SAIO de Poitiers). Ces filières-là viennent donc moins piller l’Université
de ses meilleurs éléments qu’elles ne la soulagent des plus faibles
scolairement, en s’adressent d’abord aux abstentionnistes de
l’enseignement supérieur, i.e. ceux qui n’auraient pas poursuivi leurs
études autrement. Il est donc difficile de parler d’une concurrence entre
ces filières. Par ailleurs, la thèse du contournement du premier cycle
universitaire par le passage dans une filière sélective peut être
fortement contestée lorsque l’on connaît le devenir des diplômés d’un BTS
 : un tiers continue effectivement son cursus (mais parfois au prix d’une
relégation en première année d’Université), un tiers aurait souhaité
poursuivre mais n’est finalement pas admis dans la filière de son choix,
et un dernier tiers n’a pas désiré prolonger ses études.

4. Régulation ou « harmonie préétablie » ?

Pour finir, l’analyse de François Vatin nous semble tout à fait
paradoxale. Elle nous apparaît moins comme une « mise en évidence d’effets
pervers », selon ses propres termes, que comme une prise de position
biaisée et contreproductive au regard même des objectifs qu’elle se donne.
Le discours sur la « crise » de l’Université, sur les taux d’abandon et/ou
d’échecs catastrophiques en première année de licence, ou encore sur une
Université « usine à chômeurs » auquel se prête François Vatin, est
justement celui-là même qui justifient chez d’autres la privatisation de
l’enseignement supérieur à laquelle il s’oppose. Plus encore, ce discours
crisologique et tout en « négatif » est le produit d’une construction
sociale et politique qui nourrie et justifie depuis de nombreuses années
maintenant les réformes de l’Université publique et le projet de sa
privatisation au moins partielle.

Nous n’ignorons pas (ne serait-ce que pour le vivre nous-mêmes) les
difficultés quotidiennes de l’enseignement à l’Université, inséparables
de conditions de travail dégradées, mais nous ne saurions participer à la
myopie contemporaine qui tend à ignorer et le caractère très ancien des
taux élevés d’abandon en première année et la nature véritable de ces
derniers.

Etant donnée sa position intermédiaire (entre les filières courtes et/ou
moins exigeantes scolairement) et les filières d’élites (pas seulement
scolaires), ainsi que son caractère « ouvert » (plutôt que non sélectif),
l’Université tend à jouer le rôle d’espace de régulation via ces premiers
cycles. La première année de licence contribue en effet à réajuster, et/ou
à redistribuer dans les différentes filières, les étudiants qui ont le
tort aujourd’hui de ne pas avoir une trajectoire parfaitement linéaire et
pré-ajustée, dans une sorte d’harmonie préétablie. Contre le discours
institutionnel, il faut rappeler que derrière le « taux d’échec
considérable » se cachent des situations particulièrement hétérogènes. Une
fois cela pris en compte, parler d’« échec » a-t-il seulement un sens ?
Par exemple, pour de nombreux étudiants disparus en année n+2,
l’inscription dans un premier cycle universitaire constitue une
propédeutique à des formations futures hors université au sein desquelles
ils n’auraient sans doute pu « s’épanouir » autrement. C’est le cas
d’étudiants qui, le plus souvent inscrits en sciences du vivant, en
psychologie ou en sociologie, usent de ces disciplines pour accéder à des
écoles spécialisées, généralement dans le social ou le paramédical. Pour
ces étudiants, l’Université fait alors fonction d’école préparatoire. Ils
s’inscrivent en faculté avec le projet d’entrer le plus rapidement
possible dans une école mais ont le sentiment de devoir encore se préparer
au concours qui en sanctionne l’entrée en améliorant leurs connaissances
dans telle ou telle discipline ou, plus simplement, comme c’est souvent le
cas pour les écoles de travailleurs sociaux, en attendant de vieillir de
quelques années pour paraître et se sentir plus « matures ». D’une
certaine façon, ces étudiants détournent l’offre universitaire. Ils se
l’approprient comme un lieu de préparation de leur avenir professionnel où
l’obtention d’un diplôme n’est pas une priorité. En ce sens, l’Université
joue son rôle, fut-ce malgré elle, d’encadrement, de formation et
d’accompagnement des nouveaux bacheliers vers un avenir professionnel.

De ce point de vue, parler sans plus de précautions de l’« échec dans les
premiers cycles universitaires », c’est s’interdire par avance de saisir
la réalité de ce qui se joue dans ces premiers cycles. Pour prendre un
exemple plus concret, lorsque l’université de Poitiers annonce, pour
2006-2007, « 47 % d’échec au terme de la première année », non seulement
on note que redoublements et non-réinscriptions sont regroupés dans une
même catégorie mais plus encore une analyse sommaire des chiffres fournis
permet de constater que la non réinscription est loin de correspondre à
l’idée que l’on se fait généralement de l’« abandon ». Une année après
leur non réinscription, en effet, 62% des étudiants « décrocheurs » sont
encore en formation (32% sont inscrits en STS, 27% dans une école
spécialisée -écoles d’infirmières, du travail social, para-médicales,
d’arts appliqués, de journalisme, etc.-, 19% en licence dans une autre
université, 7% en préparation d’un concours, 5% en IUT, etc.) et 27% sont
en emploi. En d’autres termes, seul 11% des étudiants considérés en « 
abandon », soit 7% des étudiants considérés en « échec », ou encore 3,5%
des étudiants inscrits en première année, se sont retrouvés au terme de
cette année là, sans formation et/ou sans emploi. A contrario, la très
grande majorité a changé de voie, réussi un concours ou trouvé un emploi.

S’il ne s’agit donc pas de nier les difficultés que rencontrent un nombre
important d’étudiants en première année de licence, il faut toutefois
souligner que les glissements interprétatifs qui accompagnent généralement
les commentaires de ce phénomène en termes d’« échec », comme le caractère
alarmiste des lectures auxquelles il donne lieu, font écran à une
véritable compréhension du phénomène de « l’abandon ».

Il semble alors que l’on s’inquiète aujourd’hui d’autant plus de ces
parcours non linéaires que ces tâtonnements et ces essais sont désormais
le fait d’étudiants peu dotés scolairement et socialement ; tandis que
dans les années 1960 – où le problème de l’orientation et de l’abandon en
1ère année était déjà d’actualité – ces erreurs étaient associées à « la
bohème » inhérente au statut d’étudiant. Tout comme on s’alarme désormais
du manque de projets professionnels de ces nouveaux étudiants, alors qu’on
ne demande en aucun cas aux étudiants des classes préparatoires ni des
grandes écoles ce qu’ils veulent faire plus tard (et en l’occurrence ils
n’en savent souvent rien).

Pour toutes ces raisons, la sélection nous apparaît comme une fausse
solution à un problème mal posé. Plus encore, le risque d’une telle
sélection serait d’accentuer davantage la segmentation de l’enseignement
supérieur en attribuant des « places naturelles » à des publics
spécifiques. C’est notamment toute la direction prise par les réflexions
des gouvernements précédents sur l’enseignement supérieur, qui visent à
restreindre les STS et les IUT à un rôle d’accueil des reflux
universitaires (cf. le récent rapport du sénateur Demuynck). Ce qui
viendrait dès lors institutionnaliser un enseignement supérieur à deux
vitesses : un « petit supérieur » pour les moins dotés scolairement et
socialement, et un supérieur long pour les plus favorisés – figeant plus
encore l’alignement des hiérarchies sociales sur la hiérarchie des
filières et des disciplines.
Face à cela, c’est bien plutôt à la revalorisation de l’Université qu’il
faudrait s’atteler. D’une part, en rappelant (martelant) la qualité avérée
de son enseignement – et ce, parfois, contre la représentation que les
universitaires s’en font eux-mêmes -, d’autre part en travaillant à
l’amélioration des conditions de travail pour l’ensemble des étudiants et
des personnels. Ce dont l’Université publique a besoin, c’est donc d’une
politique ambitieuse, qui ne pourra se passer de rediscuter l’organisation
de l’enseignement supérieur et les effets structurels qui en découlent,
mais qui visera aussi à réinjecter des moyens de manière pérenne. La
solution se trouve moins du côté du tri des étudiants que du côté des
conditions de possibilités matérielles et symboliques d’une
démocratisation, toujours promise mais jamais réellement réalisée.

Sophie Orange (Maître de conférences en sociologie, université de Nantes)
et Romuald Bodin (Maître de conférences en sociologie, université de
Poitiers)

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